Imaginer un champ de poireaux qui ressemble à un marais. L’eau partout, les bottes qui s’enfoncent, les caisses qui pèsent encore plus lourd. Et au milieu de tout cela, un maraîcher qui avance… en barque. Cela peut faire sourire, mais derrière cette image insolite se cache une vraie leçon de courage et d’adaptation face aux inondations près de La Rochelle.
Un maraîcher d’Angoulins-sur-Mer, les pieds dans l’eau… mais au travail
À Angoulins-sur-Mer, tout près de La Rochelle, les champs ne ressemblent plus vraiment à des champs. Les fortes inondations ont transformé les parcelles en grandes flaques boueuses. Impossible de passer avec une brouette sans s’enfoncer de 20 centimètres.
Pourtant, Noël Michot, maraîcher bio, doit continuer à récolter ses légumes. En ce moment, il cultive environ un hectare et demi de poireaux. Le reste de l’année, il produit aussi des haricots, des courges et des choux. Arrêter, pour lui, ce n’est pas une option. Ses clients, les marchés, les AMAP, comptent sur lui.
La solution inattendue : troquer la brouette pour une barque
Face à l’eau qui monte, ce maraîcher ne se laisse pas abattre. Il emprunte une petite barque à un voisin. Et il l’utilise comme d’autres utiliseraient une brouette. Sauf que, cette fois, elle flotte.
Il remplit la barque de caisses de poireaux, puis la tire doucement dans le champ inondé. L’eau porte le poids. Ses bras sont moins fatigués, ses bottes s’enfoncent moins, son dos souffre un peu moins. La barque glisse là où la brouette patine.
Avec humour, il partage des photos de cette “récolte aquatique” sur les réseaux sociaux. Il montre les caisses pleines, posées dans l’embarcation. Il explique aussi que d’autres agriculteurs, dans d’autres départements, vivent des situations encore plus graves. Son ton reste léger, mais le message est sérieux : le climat change, les conditions de travail aussi.
Un contexte de pluies intenses et de sols saturés
Si cette scène vous surprend, elle n’arrive pourtant pas par hasard. Depuis l’automne et l’hiver 2023/2024, la région de Charente-Maritime enchaîne les épisodes de fortes pluies. Les sols ne boivent plus l’eau. Les fossés débordent, les petites rivières sortent de leur lit.
Les agriculteurs, les maraîchers surtout, sont en première ligne. Leurs terres se retrouvent recouvertes d’eau pendant plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. Les racines étouffent. Les légumes pourrissent. Les semis prennent du retard. Chaque épisode pluvieux laisse des traces.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que ce maraîcher doit sortir la barque. Lors d’un précédent épisode d’inondations, il avait déjà utilisé cette technique. Malgré cela, il avait perdu environ 80 % de ses poireaux. Quand l’eau reste trop longtemps, même la meilleure idée ne peut pas tout sauver.
Des pertes bien réelles, derrière l’image insolite
Cette fois encore, Noël Michot sait qu’il va perdre une partie de sa production. En tirant sur les poireaux pour les arracher, il découvre que certains sont déjà abîmés. Tiges ramollies, bases noircies, odeur de pourri. L’eau stagnante n’est pas tendre avec les cultures.
Il estime que 15 à 20 % de ses poireaux seront perdus. Cela veut dire moins de légumes à vendre, donc moins de revenus. Et il n’est pas le seul. Dans d’autres fermes de la région, plusieurs hectares restent encore sous l’eau. Des maraîchers sont au chômage technique, en attente que le sol sèche, sans savoir vraiment quand ils pourront replanter.
Un impact qui dépasse les poireaux : les cultures de printemps menacées
Le plus inquiétant, c’est ce qui vient après. Les fortes pluies ne détruisent pas seulement les légumes déjà en place. Elles retardent aussi tout le calendrier des prochaines cultures.
Pour préparer les légumes de printemps, il faut entrer dans les champs, travailler le sol, semer, repiquer les jeunes plants. Or, avec l’eau et la boue, les tracteurs ne passent pas. Les outils se bloquent. Les pieds s’enfoncent. Le maraîcher craint de ne pas pouvoir intervenir correctement avant la mi-mars.
Plus les travaux sont décalés, plus les récoltes futures arrivent tard. Et parfois, elles arrivent en plus petite quantité. Le consommateur ressent alors les conséquences plusieurs semaines, voire plusieurs mois plus tard, sur les étals.
Ce que cela veut dire pour vous, consommateur
Derrière cette histoire de barque, il y a finalement une question simple : que trouve-t-on dans nos assiettes demain ? Le maraîcher le dit clairement. Les clients devront s’attendre, cette année, à des manques de variétés de légumes.
Moins de choix, parfois des légumes plus petits, parfois un peu abîmés. Non pas parce que le travail est mal fait, mais parce que la météo rend certaines choses presque impossibles. Les agriculteurs demandent surtout de la patience et de la bienveillance.
Accepter un panier un peu différent, comprendre qu’un retard de livraison n’est pas un caprice, soutenir un producteur local même quand tout n’est pas parfait. Cela change beaucoup pour ces fermes qui travaillent déjà au jour le jour, avec des marges très serrées.
Comment soutenir les maraîchers touchés par les inondations ?
Vous vous demandez peut-être ce que vous pouvez faire, à votre échelle, face à ces images de champs noyés. Il existe plusieurs gestes simples qui peuvent vraiment aider.
- Continuer à acheter chez les producteurs locaux, même si l’offre est plus limitée.
- Privilégier les paniers de saison tels qu’ils sont, sans exiger une gamme complète de légumes.
- Accepter quelques défauts esthétiques : un poireau tordu, une courge marquée restent très bons à cuisiner.
- Relayer leurs messages sur les réseaux sociaux pour faire connaître leur situation.
- Participer, si vous le pouvez, à des systèmes de pré-commandes ou d’abonnements type AMAP, qui sécurisent un revenu.
Ces gestes paraissent modestes. Pourtant, pour une petite ferme bio, cela représente souvent la différence entre “tenir” et être obligé de réduire la voilure.
Une barque, un champ, et une grande question sur l’avenir
Cette histoire de maraîcher en barque près de La Rochelle peut faire sourire au premier regard. On imagine presque une scène de carte postale, avec des poireaux qui flottent. Mais quand on regarde de plus près, c’est aussi un signal d’alarme.
Les épisodes d’intempéries extrêmes deviennent plus fréquents. Inondations, sécheresses, coups de chaud. Les agriculteurs s’adaptent comme ils peuvent, avec des idées ingénieuses, parfois bricolées, mais toujours courageuses.
À nous, ensuite, de décider ce que l’on veut soutenir : une agriculture locale, bio, qui se bat dans la boue, ou des légumes venus de loin, produits dans des conditions que l’on ne voit pas. La barque de ce maraîcher ne transporte pas seulement des caisses de poireaux. Elle transporte aussi une autre façon de voir notre alimentation, plus proche des réalités de ceux qui la produisent.




